Consort of Musicke by William Byrd and Orlando Gibbons – Glenn Gould (piano)

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Consort of Musicke by William Byrd and Orlando Gibbons -Glenn Gould.

Ce disque, publié en 1971 chez CBS, a fait date et est prisé à juste titre des admirateurs du pianiste canadien Glenn Gould (1932-1982). Cet article permettra à ceux qui découvrent la musique classique de faire la connaissance de ce musicien si singulier et attachant, et de découvrir Byrd et Gibbons deux compositeurs anglais, éloignés de nous de 4 siècles.

« L’opinion conventionnelle veut que le répertoire de piano intéressant à jouer corresponde en gros à l’apport pianistique du XIXe siècle : disons tout ce qui va de Mozart ou Beethoven jusqu’à Ravel ou Rachmaninov. Je dois dire que ce n’est pas ainsi que j’envisage la chose. Pour moi, la musique la plus merveilleuse qu’on puisse jouer au piano est celle du XVIe siècle et fut écrite pour le virginal »

Glenn Gould, interview pour Keyboard Magazine août 1980
in Le dernier des puritains (Fayard), p. 102

Album: Consort of Musicke by William Byrd and Orlando Gibbons | Interprètes: Glenn Gould | Editeur: Sony Classical
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William Byrd (1543-1623) et Orlando Gibbons (1583-1625)  sont deux compositeurs anglais, qui ont vécu une époque de transition marqué par le règne d’ Elizabeth Ière (1533 – 1603), et sont souvent qualifiés de compositeurs élisabéthains. Byrd et Gibbons vont perpétuer la tradition polyphonique de la renaissance et en même temps participer au développement d’un musique instrumentale profane, souvent virtuose et qui contient à la fois des procédés très simples et plaisants de variation sur une mélodie, mais aussi un contrepoint très rigoureux.

Qu’est-ce que le virginal que mentionne Gould ? C’est un ancêtre anglais du clavecin ; ses cordes sont pincées et non frappées comme celles du piano. Le son du virginal est assez grêle et ne permet pas de varier la dynamique (l’intensité du son), ce qui oblige l’ interprète à jouer sur la durée des notes, et à se livrer à toutes sortes de jeux rythmiques pour donner de l’expressivité aux compositions pour clavier.
Gould, qui s’intéressait surtout à l’architecture de la musique et pas au geste pianistique, n’aimait pas beaucoup cette manière de jouer des virginalistes et clavecinistes, qui fait branler l’édifice musical; il ne s’est risqué qu’une seule fois à enregistrer au clavecin quelques suites de Haendel.

Mais revenons à Byrd et Gibbons :

« …Gibbons se trouve être mon compositeur préféré ; il l’a toujours été. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il fut meilleur contrapuntiste que Bach : il nez le fut pas c’est évident . Et il ne fut pas non plus meilleur coloriste que Richard Wagner. Et pourtant quelque chose de profond en moi s’est attaché à lui, alors que je n’avais que quatorze ou quinze ans, lorsqu’il m’a été donné d’écouter pour la première fois quelque uns de ses anthems ; j’en suis tombé amoureux, et j’ai eu envie pendant toute mon existence de faire un disque ou quelque chose de ce genre «

Glenn Gould, Entretiens avec Jonathan Cott (Pocket), p. 88

Bien que Gibbons soit le compositeur préféré de Gould, celui qu’il aimait jouer le soir, seul devant son piano, quant il n’interprétait pas l’une de ses propres transcriptions de Wagner, il n’a choisi, pour ce disque, que trois pièces de Gibbons contre cinq de William Byrd  :

« Bien qu’unis par un fumet très caractéristique et impérissable de conservatisme anglais, Byrd et Gibbons ne sont pas oiseaux d’une même plumage* ; Gibbons est à Byrd un peu ce que Gustav Mahler est à Richard Strauss : d’un côté l’introspection méditative, de l’autre l’éclat flamboyant. C’est sans doute la raison pour laquelle Gibbons, quoique très réputé comme virtuose, parmi ses contemporains, n’apparaît pas à son meilleur avantage dans la musique instrumentale. Byrd, au contraire, quoique créateur d’une musique vocale incomparable, est aussi l’un des saints patrons de l’écriture pour clavier. Il est en réalité avec Scarlatti, Chopin et Scriabine, l’un des compositeurs qui écrivent naturellement pour le clavier, chaque phrase s’adaptant à merveille à la configuration de l’instrument […]
La musique vocale au contraire fut le véhicule expressif principal d’Orlando Gibbons et en dépit du contingent requis de gamme et d’ornements divers dans ses pages d’esprit aussi peu virtuose que la Gaillarde pour Lord Salisbury, on ne peut jamais tout à fait se défendre d’éprouver le sentiment d’une musique suprêmement belle à laquelle font cependant défaut certains moyens de reproduction idéals  […] ses œuvres, au moins celles écrites pour clavier, semblent plus faites pour la mémoire ou pour l’œil que pour l’oreille, comme si l’intercession du son n’était plus nécessaire.»

Glenn Gould, extrait du très long texte de présentation qui figurait dans le disque d’origine, in Le dernier des puritains, p. 122
[*Note : « oiseaux d’une même plume volent ensemble » est l’équivalent anglais de « qui se ressemblent s’assemblent », jeu de mot sur le nom de Byrd=bird=oiseau. Gould aimait les jeux de mots vaseux]

*

Gould était un véritable musicien : étonnamment il n’avait pas besoin de piano pour répéter; il se servait peu de la mémoire musculaire et préférait étudier et disséquer longuement la partition des œuvres qu’il devait jouer en concert ou en studio.

Parthénia - Couverture
Cliquez pour agrandir

Les œuvres pour clavier de Byrd et Gibbons ont été publiées et diffusées dans des recueils comme le Fitzwilliam Virginial Book ou le Parthenia (1613). Le nom « Parthenia » se réfère à la statue d’Athena Parthenos, « Athena la Vierge », et est dédicacé à Elizabeth Stuart. C’est dans le Parthenia que figure la sublime pavane de Gibbons : The lord of Salisbury, his pavin.

Il est temps d’écouter un peu de musique, en l’occurrence cette fameuse pavane, dans une version jouée au clavecin par Michael Maxwell Steer.

C’est très bien joué, mais n’a pas du tout la grandeur et la poésie de la version de Gould. On peut se demander s’il ne serait pas préférable d’interpréter cette pièce à l’orgue, si l’on souhaite à tout prix éviter le piano.

Parthenia, dédicace à Elizabeth Stuart
Parthenia Dédicace à Elizabeth Stuart – Cliquez pour agrandir

Jetons un œil à la liste des pièces qui composent le disque :

William Byrd : First Pavan And Galliard
Orlando Gibbons  : Fantasy In C (do) Major
Gibbons : Allemande (Italian Ground)
Byrd : Hughe Ashton’s Ground
Byrd : Sixth Pavan And Galliard
Gibbons : « Lord Of Salisbury » Pavan And Galliard
Byrd : A Voluntary
Byrd : Sellinger’s Round
Jan Pieterszoon Sweelinck(1562-1621) : Fantasia cromatica

Nous avons notamment des pavanes à 4 temps, une danse lente d’origine italienne,  suivies de galliards à 3 temps , qui proviennent de la gaillarde, une danse vigoureuses d’origine française ( la danse préférée de la reine Elizabeth Ière paraît-il ) et des grounds, version anglaise de la chaconne espagnole, pièce construite sur la répétition obstinée d’une figure à la basse. En France, on trouve très tôt le couple pavane-gaillarde dans les recueils de danse de Pierre Atteignant.

Dans les pièces rapides le motif principal va subir des transformations rythmiques, le procédé le plus courant étant l’augmentation du nombre de notes au sein d’une même barre de mesure (curieusement ce procédé se nomme diminution); la virtuosité est un élément essentiel de l’art des virginalistes anglais qui font la transition entre la Renaissance et la période dite baroque.

La couleur harmonique un peu grise et uniforme est à la fois dépaysante et familière, on est loin des épanchements romantiques qui donnent des hauts-le-cœur. Cette musique exprime un beau mélange de noblesse et de pudeur, traits que l’on peine à trouver de nos jour chez les européens.

« Consort of Musicke » est un disque qu’il faut impérativement posséder dans sa discothèque si l’on est sensible au climat d’austère poésie de cet autre « tournant du siècle ». Il suffit d’écouter les premières notes de la pavane de Byrd, qui ouvrent le disque, et leur résonance si particulière (Gould voulait que cela sonne comme un orgue) pour être happé et conquis par le merveilleux travail de re-création du pianiste canadien.

Pour les curieux : dans la notice du disque, Gould parle longuement du sib de la dernière variation de Selliger’s Round (la partition est disponible sur le net) qui annonce le système tonal auquel nous sommes habitués. Il est vrai que ce sib sonne étrangement à nos oreilles, s’agit-il d’une illusion rétrospective ou bien est-ce là l’une des nombreuses manifestations du génie de Gould ? Laissons les spécialistes trancher.

Pour en savoir plus sur Glenn Gould :
http://archives.radio-canada.ca/arts_culture/musique/dossiers/309/

 

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